Ad hoc - blog à tout faire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

jeudi 6 septembre 2007

D'un blog à l'autre

C'est toujours pareil, on amasse des trucs qui finissent par ne plus nous plaire. On s'ennuie, on a envie de changer d'endroit. Et puis il y les passages à vide qui induisent de furieuses pulsions de nettoyage drastique.

Voilà. Un cycle est terminé, ce blog ferme. J'ai vidé les commentaires avant de les verrouiller. J'ai commencé à passer le Karscher. Les fossiles qui subsisteront dans le cabinet de curiosité resteront peut-être en place, ou bien seront transférés ailleurs.

Dans le cas hypothétique ou quelques "agrégateurs" auraient conservé mon adresse je signale qu'une coquille vide intitulée momentanément Ad hoc 2 est ouverte.

La tambouille à JJ continue à fonctionner au ralenti.

mardi 15 mai 2007

La Fornarina est-elle belle ou moche ?

La Fornarina (la fille du boulanger... mais aussi la fille à tout le monde en italien de la Renaissance) n'est pas une Madone; On a dit qu'elle avait les yeux battus et un gros nez, qu'elle était un peu vulgaire. On s'est même demandé comment le très raffiné Raphaël (1483-1520) avait pu peindre une greluche aussi moche.

Le tableau a été retrouvé dans l'atelier du peintre, après sa mort, caché derrière des volets de bois. Il l'avait peint l'année précédente et l'avait gardé pour lui.

Alors, belle ou pas ? Mieux que ça : émouvante. Raphaël se foutait bien de la perfection virginale lorsqu'il traçait le portrait de l'amour de sa vie, il la voulait telle quelle, sortant du lit, tendre et alanguie. Craquante.

Le chat qui s'en va tout seul

Parmi les ''Histoires comme ça'', Rudyard Kipling raconte celle du chat qui s'en va tout seul, tous les lieux se valent pour lui. Sans atteindre la perfection zen de ce bel indifférent je reconnais ne pas avoir de difficulté à partir sans me retourner.

Ce n'est pas un hasard si ce blog a "dérisoire" pour nom de domaine, il a été placé d'entrée sous la haute autorité de Quohelet : Vanité des vanités, tout est vanité.

mardi 1 mai 2007

De la frime

Je lis souvent des blogs - que je trouve intéressants par ailleurs - qui prennent la pose, qui citent, qui jargonnent (vous avez vu comme je suis cultivé(e) ?) et ma terreur, c'est d'en faire autant.

Je me relis toujours quatre ou cinq fois pour être sûr de ne pas péter plus haut que mon cul et pourtant, parfois, je me rends compte, trop tard, que je pète sans le vouloir. Comment faire pour donner ses références sans avoir l'air de la ramener ?

La difficulté, pour moi, c'est d'être précis sans être pédant, voire abscons, voire ailleurs (combien de fois ai-je entendu dire tu es dans ta tour d'ivoire). Je suis toujours atterré d'être accusé de mépriser mes auditeurs/lecteurs alors que voulais être clair.

Euh ! Je me fais bien comprendre là ou je suis très exactement en train de frimer ?

Bon, une chose est sûre, je ne vais pas me flinguer pour ça.

Mais vous, vous êtes en droit de le faire : en joue... Feu !

dimanche 29 avril 2007

Commentaires

Parfois on commente chez des inconnus, comme on le sent... mais complètement à côté de la plaque. Lorsqu'on se relit on comprend... qu'on ne sera pas compris.

Parfois on est pris pour un con, c'est le moins grave. Souvent on est pris pour un importun, c'est le pire.

Faut-il, pour autant, s'arrêter de commenter ?

dimanche 15 avril 2007

Dommage que je n'aie pas de religion

Si j'avais eu de la religion, j'aurais pu être confesseur, j'aurais pu recevoir avec toute la componction et la fausse douceur nécessaire les charmantes pécheresses qui m'auraient raconté leurs diaboliques ébats.

J'aurais pu user de toutes les ressources de la casuistique pour leur faire préciser dans leurs infimes détails toutes les vilenies dont un directeur de conscience se délecte.

Dans la pénombre du confessionnal j'aurais pu subodorer le léger far, le subtil frémissement de plaisir, (peut-être un vague parfum de phéromones), qui auraient suggéré l'émotion de ces Messaline à l'instant adorablement honteux de l'aveu.

Bien entendu, j'aurais évoqué les horribles souffrances de l'enfer pour faire ressentir à ces malheureuses la puissance inouïe des foudres du Seigneur et j'aurais pu apprécier par réverbération le merveilleux plaisir sadomasochiste induit par la diatribe divine.

À l'aide du Manuel des confesseurs j'aurais évidemment trouvé de ces pénitences impossibles à réaliser qui provoquent à coup sûr la récidive.

Il est probable que, parfois, j'aurais eu du mal à respecter les vœux de chasteté. Mais j'aurais été bien placé pour savoir que Dieu pardonne tout.

Et, hop, la faridondaine !

lundi 19 mars 2007

Pipistrelles

Sous mon toit il y a des pipistrelles, minuscules chauves-souris insectivores qui, paraît-il, ont les oreilles pointues, mais je ne les ai jamais vues d'assez près. En été, dès la nuit tombée, elles se mettent en chasse autour des lampadaires, lançant, de temps à autre, de tout petits cris aigus.

Jusqu'ici les nanas de mon entourage n'ont pas réalisé la nature de ces bestioles ce qui m'évite les crises d'hystérie. Pourvu que ça dure !

En hiver, je ne les vois pas, ce qui ne veut rien dire, elles chassent peut-être incognito. Mais, peut-être, bouffent-elles les araignées qui habitent également sous mon toit (ne pas le dire aux nanas pour les mêmes raisons que précédemment).

Dans la journée, je présume qu'elles s'accrochent la tête en bas sous les tuiles. Un jour ou je n'aurais pas la flemme j'essaierais de faire une photo.

dimanche 18 mars 2007

J'adore Anne Archet

Écrire

L’écriture… c’est finalement bien peu de choses. Tout ce qu’on a à faire, c’est s’asseoir devant le clavier et s’ouvrir les veines.

Trouvé aujourd'hui chez Anne Archet.

dimanche 4 mars 2007

Déesse mère


Photo DR

Ça, ce n'est pas une fille à poil, c'est la déesse mère. Nous sommes tous issus de ses flancs plantureux, nous avons tous tété ses mamelles prolifiques. Elle est toute ronde puisque la terre est ronde et elle veille sur nous depuis 25.000 ans.
Nous l'aimons et nous la respectons, c'est la Vénus de Willendorf.

Y en a mare des filles à poil !


Photo DR

Michel Ange, qui ne restait pas de marbre devant les garçons, nous en a taillé un dans un bloc de la même matière avec toutes les pendeloques nécessaires à l'endroit adéquat.

Un beau bestiau, même si quelques Diafoirus, avec leurs mètres de couturières, ont constaté qu'il avait la jambe gauche plus longue que la droite. On ne lui a pas demandé de marcher non plus, et puis les artistes n'ont pas à s'enquiquiner avec ces basses contingences !

Lorsqu'on le voit, au fond du couloir, dans la galerie de l'Accademia à Florence, on est subjugué par la puissance de l'œuvre.

Il en existe une copie en plâtre au milieu du rond-point de la Plage à Marseille qui a connu un nombre incommensurable d'outrages.

La plaisanterie la plus courante est de lui badigeonner les pudenda en tricolore mais nombreux sont ceux qui choisissent d'arracher le morceau pour l'exposer dans leur collection personnelle.

Les services techniques de la ville ne sont jamais pris de court. Ils possèdent une imposante réserve de moulage et les ouvriers municipaux passent régulièrement pour recoller les couilles à David.

vendredi 16 février 2007

Echauguette


Photo DR

Trois mètres cinquante de diamètre, 5 mètres de hauteur, mon nouveau lieu de vie convient parfaitement à mon humeur du moment.

Voilà, on vient de m'offrir une petite tour, moins large que celle de Montaigne (je n'ai pas eu la place de mettre tous mes livres) mais d'une parfaite tranquillité. Elle est suspendue en encorbellement à 56 mètres de hauteur au-dessus du Golfe du Lion, une meurtrière m'offrant un beau camaïeu de bleu (marine en bas, ciel en haut, gris l'un et l'autre parfois, éventuellement ourlés de blanc). La paix.

Rarement, un goéland cherchant un nichoir m'observe, étonné, puis s'enfuit. L'air est tiède le jour et, pour la nuit, on a pensé à me laisser une couverture grise, un peu rugueuse, comme celles qu'on trouve dans les casernes ou dans les prisons. Dans mon hamac, accroché à deux anneaux de fer scellés dans le mur, je m'applique (un peu mollement, il est vrai) à l'introspection et à la philosophie.

Choisissant de goûter dans toute son âpre nudité cette expérience érémitique, j'ai choisi de ne me vêtir, jusqu'à mon retour au monde (mais aura-t-il lieu ?), que de mon vieux t-shirt rouge délavé frappé de la figure mythique de Che Guevara, d'un jean coupé aux genoux de manière aléatoire qui orne mes mollets de façon asymétrique de franges blanches et bleues, et d'une paire de tongs dont l'une (ou l'un, qui connaît le chinois ici ?) s'est coupée au talon à force d'usure.

Le gardien du monument, dont ma demeure est l'un des ornements, s'acquitte avec un total mutisme (qui nous convient parfaitement, à lui comme à moi) de la tache qui lui a été assignée. Il m'apporte avec régularité des bouteilles d'eau minérale "sin gas" et des boîtes de hamburgers MacDonalds.

L'architecte qui a conçu ce poste de guet (au XVIe siècle ?) s'est souvenu que les soldats n'étaient pas de purs esprits et a prévu un orifice qui alimente, en contrebas, les aloès, les figuiers de barbarie et les immortelles, en engrais biologique.

Il arrive, mais c'est peu fréquent, que des touristes japonais s'aventurent près de mon havre, mais lorsqu'ils aperçoivent ma silhouette, ils renoncent à s'approcher et se contentent d'imprimer dans la mémoire de leur Canon 12.000 pixels l'effarante preuve de la décadence de l'occident.

J'ai longtemps hésité avant de choisir les livres qui allaient accompagner ma solitude. Il m'a finalement semblé qu'il fallait aller jusqu'au bout de la quête et choisir Le rivage des Syrtes, Le désert des Tartares et En attendant les barbares.

Si j'aperçois les voiles d'Haroun ar Rachid, c'est promis, je vous envoie un SMS.

samedi 10 février 2007

Pintura


Un jeune gandin, le sourire aux lèvres, appuyé sur un bâton de bouvier, certes, mais dont on voit bien que papa a de la thune et une petite jeune femme allaitant son bébé, pratiquement toute nue alors que l'orage gronde, est-ce bien raisonnable ?

Giorgione a peint ce tableau en 1510 juste avant de mourir de la peste. Du coup, on n'a pas eu le temps de lui demander de quoi il s'agissait, on l'a appelé "La tempête" et on l'a accroché sur un mur de la Gallerie dell'accademia à Venise.

Les historiens de l'art s'étripent depuis cette lointaine époque à grands coups d'essais vengeurs, les uns affirmant qu'il s'agit du premier tableau "moderne", les autres s'éreintant à donner la signification d'un tableau à "sujet caché".

En 1987 est paru aux éditions de Minuit le livre d'un (alors) jeune universitaire italien, Salvatore Settis, "L'invention d'un tableau", qui au terme d'une enquête palpitante en donnait une interprétation très convaincante (ce livre semble toujours être au catalogue de Minuit).

En 2002 est paru la traduction au Seuil de "La tempête" de Juan Manuel de Prada, un (toujours) jeune écrivain espagnol, qui au terme d'une intrigue palpitante s'abstient soigneusement de toute interprétation.

Ces deux polars (ça, c'est "mon" interprétation) peuvent être lus, sans la moindre restriction.

mardi 6 février 2007

Tentative de reconstitution - II

Lorsqu'on était face à la maison, il y avait à droite une sorte de large retrait ou se logeait un escalier de quelques marches menant à la porte, surmonté par une pergola, et, tout à droite, un remblai de terre délimité par un muret où ma grand-mère avait planté du persil, de la menthe, du basilic et diverses plantes aromatiques.

À gauche, la véranda avait, elle aussi, été construite en retrait et un remblai symétrique contenait des fleurs de saison.

Au milieu s'ouvrait la fenêtre du salon et, au dessus, le balcon d'une chambre qui était maintenu droit par la bignone... mais à 5 cm du mur. En été, cette bignone attirait les bêtes-à-bon-dieu par centaines.

En entrant, à droite, un large escalier de bois à deux volées permettait d'accéder aux chambres. Une horloge à balancier trônait au sommet de la première volée, sonnant les quarts d'heure et les heures... deux fois ! Le nom de l'horloger était inscrit sur le cadran : Adolphe Arène à Sisteron.

Anecdote familiale; Cet horloger était le père de Paul Arène, un écrivain bien oublié (Jean des figues) mais dont le nom figure encore dans certaines encyclopédies (Wikipedia, par exemple). Dans les petites villes, tout le monde est cousin, le berceau de Paul Arène - une balancelle - a servi à mon père, je ne sais comment, soixante ans après. Ma grand-mère, un jour, en a fait don au musée de Manosque.

Au fond, toujours à droite, se trouvait une pièce qu'il était d'usage, d'ailleurs, d'appeler "la pièce". Je n'ai jamais vu les volets ouverts et, pour tout dire, je n'y suis jamais entré, je n'avais pas le droit. C'était devenu une sorte de débarras où ma grand-mère mettait le "garde-manger".

Le couloir d'entrée n'était pas un exemple d'ordre (on en a vu d'autre) mais l'affaire de corsait dès qu'on franchissait l'une des deux portes de gauche.

Celle du fond ouvrait vers la cuisine. L'endroit était occupé par une cuisinière à bois, une pile (c'est le nom qu'on donnait à l'évier en Provence) et un immense placard vitré où, dans un entassement inouï, s'entremêlait produits alimentaires périmés et instruments de cuisine inutilisés.

Au-dessus d'une grande table où chaque objet posé depuis trente ans était resté en place, un tortillon tue-mouches était accroché au monte-et-baisse.

Il y avait aussi un frigo moderne mais d'une propreté douteuse. C'est là que ma grand-mère entreposait la "gargatte", des morceaux de poumons de bœuf pour les chats. Lorsqu'elle faisait claquer les lames d'une paire de gros ciseaux rouillés, les matous arrivaient d'on ne sait où.

La première porte du couloir donnait sur le "salon" dont on ne pouvait plus ouvrir les volets à cause d'une profusion de meubles, de vieux journaux, de cageots, de cartons. Il parait qu'il y avait une épinette ancienne, mais je ne l'ai jamais vue en raison de l'enfouissement.

Du salon on passait à la véranda qui était la plus grande pièce et la seule à peu près en ordre. Elle servait à la fois de salle à manger et de salon. On y écoutait sur Radio-Monte-Carlo les inépuisables épisodes de La famille Duraton crachotés par un poste à lampes.

L'étage était occupé par trois chambres, inchangées depuis un demi-siècle, et une salle de bain antédiluvienne.

La maison, le jardin et la scierie voisine ont été rasés il y quarante ans pour faire la place à un supermarché et son parking.

Je ne suis plus jamais allé à Sisteron.

dimanche 4 février 2007

Tentative de reconstitution - I

C'était un terrain d'environ 50 mètres de large sur 250 mètres de long, délimité de part et d'autre (sur le petit coté) par la route départementale ou se trouvait le portail d'entrée, et par un chemin vicinal de l'autre.

Sur le côté gauche (en regardant le portail) se trouvait un garage Citroën qui faisait aussi station-service. En ce temps-là une unique pompe à bras remplissait de carburant ordinaire le réservoir des rares voitures qui s'arrêtaient devant, et je ne me lassais pas d'observer les deux vases de verres se remplir, alternativement, de cinq litres d'essence. À l'arrière du garage il y avait des jardins potagers ou fruitiers.

Une scierie se trouvait à droite, avec un passage pour les camions de bois italiens. Tout l'arrière était réservé aux tas de grumes d'où nous nous faisions chasser par les ouvriers lorsque nous jouions dessus.

Le portail métallique, peint en vert mais déjà notablement rouillé, était à l'angle gauche, laissant juste la place à une petite plate-forme cimentée où ma grand-mère avait installé, à demeure, une antique chaise de jardin ou elle passait de longs moments à papoter avec la femme du garagiste.

Une allée gravillonnée, bordée de part et d'autre par deux rangées de poiriers, menait au bout de 20 ou 30 mètres, à la maison.

Cet espace, avant la maison, avait été organisé dans les temps anciens en jardin d'agrément, mais la nature avait, depuis quelques décennies, repris sa liberté et les ronces avaient tapissé le muret, haut d'un mètre vingt à peu près, qui longeait la route et le terrain de la scierie.

Une gloriette métallique avait orné le côté droit mais elle était désormais cernée par les aubépines et surplombée par un énorme cerisier. Dans le terrain libre, si on peut dire, qui avait peut-être été engazonné dans le passé, deux abricotiers et autant de pêchers avaient survécu au milieu d'une friche ou les roses trémières avaient pris leur aise.

Coté maison, en pendant de la gloriette, le "garage en planches" était un effarant capharnaüm de sacs de semences éventrés, d'outils de jardin rouillés et autres divers objets non identifiables.

Le tas de bois, qui servait à la fois pour le chauffage et pour la cuisine, se trouvait, en vrac, au bout de l'allée.

La villa, adossée sur le côté droit avec, à l'arrière, seulement un étroit passage, flanqué d'un lavoir, où se trouvait aussi l'entrée de la cave, ouvrait sur le côté gauche face à deux imposants platanes et une haie de troènes. De part et d'autre avaient été plantés deux tilleuls.

Devant, un salon de jardin en métal peint en vert servait, en été, pour les repas de midi.

Derrière une haie sauvage, l'arrière du terrain servait de potager. En prolongement de l'allée, un chemin étroit, bordé, lui, de pommiers, allait jusqu'au fond du jardin.

À nouveau, sur la droite, coté maison, ce qui avait été un garage en maçonnerie, jouxtait le muret de clôture. Il était lui aussi saturé d'outils en déshérence et de meubles déglingués. Derrière lui un espace grillagé servait de poulailler. Devant la porte du garage, bloquant partiellement l'entrée, avait poussé un grand figuier.

Tout au fond du jardin, et toujours sur la droite, il y avait une maisonnette déjà trop vétuste pour pouvoir être louée.

Le potager, cultivé par un jardinier payé à la tâche, était assez bien entretenu.

La maison, de section carrée, avec un étage, avait dû avoir belle allure avec ses balconnets en bois. Sur sa droite une large véranda avait été ajoutée après la construction. Devant, une énorme bignone montait jusqu'au toit et avait arraché un balcon de la façade.

mercredi 31 janvier 2007

Un de plus, pour la route

Je suis dans Paris un promeneur des rues mortes
Des rues qui ne sont plus, des rues débaptisées,
Effacées, trucidées, tronquées, amenuisées,
Rue du Contrat Social ou Rue Entre-Deux Portes
Où es-tu Rue Sensée, Ruelle des Fouetteurs
Rue de la Pomme Rouge, Rue du Pot au Lait
Ruelle des Paillassons, Rue du Grand Hurleux
Rue Perdue, Rue Grillée, Petit Four, Petit Pet
Oh belles disparues, De la Champignonnière,
Ruelle des Trois Morts, Rue des Trois Crémaillères,
Rue Qui Trop Va Si Dure et Rue du Champourri
Passages ! Cul-de-sacs ! Chemins ! Quais ! Places ! Sentes !
Piéton ignoré de la foule indifférente
Je marche seul dans la Rue Où Dieu Fut Bouilli

Jacques Roubaud Promeneur des rues mortes

samedi 27 janvier 2007

La promenade à vélo

Tout le monde sait faire du vélo me direz-vous, oui, oui... Mais moi, là, je parle de la vraie promenade à vélo, pas du trajet de la tente à la douche au camping de Palavas-les-Flots.

Attention. Je ne parle pas, bien sûr, des galériens de la manivelle, ceux qui ne savent plus à quoi sert la manette de changement de vitesse et qui font 300 km plein pot par la seule vertu des produits que la Faculté leur fournit d'une main en brandissant de l'autre les règles de la probité sportive.

Je ne parle pas non plus du petit groupe des dévots de l'effort gratuit qui ne grimpent le Ventoux que dans le but de pouvoir, à chaque fois, faire une nouvelle encoche à l'arrière de leur selle pour que les minus qu'ils dépassent sachent à qui ils ont affaire.

Non, je veux parler de la promenade à vélo, celle qui se prépare au début des vacances par des sorties d'entraînement de plus en plus longues; 10 km, puis 15, puis 20... À 30, c'est bon, on est prêt pour la promenade à vélo de 50 km.

Parce qu'à partir de 50 km, lorsqu'on raconte ses exploits à l'heure de l'apéro, on a droit au hochement de tête et à la réflexion si douce pour l'ego : Ah ! Quand même ! Même les brutes (si, si, j'en connais) qui se tapent 100 bornes chaque dimanche, été comme hiver, n'osent plus se foutre de votre gueule.

Donc, pour faire une promenade à vélo, il faut un vélo. Mais pas n'importe quel vélo. Ne croyez pas que la bécane achetée dans une grande surface spécialisée deux semaines auparavant fera immédiatement l'affaire. Pour la promenade de 50 km il faut un vélo rodé.

La moindre des choses, évidemment, c'est d'avoir déjà crevé plusieurs fois, mais ce n'est pas suffisant. L'optimum, c'est le vélo qui a vécu, le Bucéphale qui n'obéit qu'à son maître, celui dont on a usé et changé les grips de poignées et, bien sûr, au moins une paire de pneus, dont on a fini par supprimer les gardes boue et l'installation électrique, accessoires inutiles qui ne font qu'ajouter du poids.

Le fin du fin c'est d'avoir changé soi même le jeu de pignons (je vous souhaite bien du plaisir) et la chaîne et d'avoir abaissé la potence du guidon à grands coups de marteau parce que tout est rouillé là-dedans.

En bref, le bon vélo pour la promenade de 50 km c'est celui dont il ne reste que le cadre d'origine; Ou alors son remplaçant tout neuf, parce que là, vous avez le droit.

Eh ! Minute ! On ne peut pas partir avant d'avoir décelé l'origine de ce grincement agaçant et d'avoir mis de la graisse à l'endroit idoine. Il faut aussi avoir soigneusement nettoyé la chaîne avec de l'huile et une vieille brosse à dents, et puis regonflé les pneus, ça va de soi.

Tout est prêt ? Vous avez mis une chambre à air neuve et une pompe dans le sac accroché au guidon ? Un bidon d'eau, peut-être ? C'est parti...

Oh, là, là ! Que vois-je ? Vous voulez faire 50 km à vélo avec un bermuda ? Mais, mes enfants, si vous voulez que les coutures restent imprimées sur vos fesses jusqu'à la fin de vos jours ne vous gênez pas ! Enfilez vite des cuissards protégés aux endroits stratégiques, non, ce n'est pas de la frime.

Ah, que c'est bon dès que les muscles sont chauds (vers le dixième kilomètre), on enroule sans plus y penser, on profite du paysage. Dans une grande fraternité cycliste on dit bonjour à ceux qui passent en sens inverse... Mais attention aux piétons ! Très agressifs les piétons, surtout ceux qui marchent en plein milieu de la piste cyclable. Prenez garde à ne pas utiliser la sonnette ! Demandez pardon bien poliment ! N'hésitez pas à vous arrêter même si vous êtes en train d'escalader un raidillon en danseuse sur les pédales. Combien de fois me suis je entendu dire : tu veux que je te le foute sur la gueule ton vélo ?

Bon, soyons francs, à partir du quarantième kilomètre ça commence à tirer sur les cuisses et à l'arrivé on est bien content. Mais fier, aussi.

Une solution, c'est de faire 25 km, de casser la croûte dans un caboulot, puis de refaire 25 km. Mais attention, au retour, l'apéro ajoute 5 kg à la pédale de droite et le quart de rouge 5 kg à la pédale de gauche.

mardi 23 janvier 2007

Femmes

En cherchant sur Google l'Odalisque brune de François Boucher je suis tombé sur ça.
Je l'extrais d'un blog gentiment monomaniaque qui s'appelle Gynécée.
L'auteur du blog attribue la photo à Cristina Garcia Obero qui l'aurait prise en 1978 à Campillos de Arenas.
Quelque chose me dit que le nom de la photographe a été mal orthographié et qu'il s'agit plutôt de Cristina Garcia Rodero dont la photo ci-dessous a été remarquée en 2005 à la biennale de Venise.

Et, pour conclure, voilà l'Odalisque brune de Boucher. Certains historiens d'art affirment qu'il s'agit de Mme Boucher elle-même.

lundi 22 janvier 2007

Cinq nouvelles bonnes raisons de m'aimer (ou de me haïr, c'est selon)

En lisant en diagonale le contenu de mon "agrégateur" après quinze jours d'absence, j'ai bien failli ne pas attraper au vol la patate chaude qui m'était expédiée par Condorcée. But du jeu : avouer à mon lectorat ébahi cinq choses qu'il n'imaginait pas de moi.

L'exercice me mettant toujours un tantinet mal à l'aise, j'aurais pu faire celui qui n'avait rien vu et m'éloigner en sifflotant, ou, version bis, m'en tirer par quelques pirouettes du style : je connais l'alphabet Morse, je sais canner les chaises (ce qui est vrai dans les deux cas).

Malheureusement, et ce sera mon n° 1, je ne sais pas mentir. Je ne suis pourtant pas taraudé par les valeurs morales et/ou chrétiennes mais il faut croire que je trimbale un surmoi encombrant.

C'est un grave défaut de ne pas pouvoir mentir. Dans les relations sentimentales, sociales ou professionnelles on finit toujours par dire ce qu'il ne faut pas dire.

Du coup (n° 2), je me protège en étant "taiseux". J'écoute les autres débiter des conneries sans intervenir. On ne me traite pas d'ours, car je sais rester urbain, mais on dit que je suis "dans une tour d'ivoire". Les plus perspicaces croient même déceler de l'ironie dans mon "sourire de Joconde".

N° 3 . - Parfois, je me demande si je ne suis pas atteint du syndrome d'Asperger, cet autisme léger qui perturbe les relations sociales. J'y serais en bonne compagnie puisqu'on prétend qu'Albert Einstein, Glenn Gould ou encore Andy Warhol (on dit même Socrate) en étaient.

Mais un symptôme caractéristique me manque : je suis rétif à l'informatique et je suis incapable de retenir un numéro de téléphone. Tant pis, il va falloir que je me résolve à rentrer dans la catégorie moins "classieuse" des borderline.

N° 4 . - Malgré tout je traîne la réputation exagérément flatteuse de "mec bien", ce qui est faire bon marché de pulsions meurtrières et libidinales suffisamment prégnantes (bien que soigneusement cachées) pour intéresser un psy.

C'est tout de même mieux que d'être traité de "sale con" ou pire, de "gentil garçon".

N° 5 . - Cette confession partielle me paraît bien indécente, c'est inouï ce que le pseudo-anonymat d'Internet peut vous amener à faire. En général je me prête plus spontanément à montrer mon cul qu'à dévoiler mon âme (les matérialistes, il est vrai, vous diront que c'est la même chose).

Mais, au fond, est-ce que c'est grave ? Tout cela a-t-il du sens ?

dimanche 21 janvier 2007

Histoires de famille III (La fleur au fusil)

Je suis né en plein milieu de la Deuxième Guerre Mondiale et, bien entendu, je n'en ai aucun souvenir. Dans mon enfance ces histoires de guerre (dont, d'ailleurs, personne ne parlait) me semblaient appartenir à un lointain passé. Pourtant toutes sortes d'indices témoignaient d'événements récents : des vitres teintes au bleu de la défense passive, des inscriptions "abri" peintes au pochoir sur le porche des immeubles en pierres de taille...

Que dire, alors, de la Grande Guerre ? Un morceau d'Histoire de France estampillé "autrefois" qui n'avait impliqué que de vagues ancêtres, tous morts et enterrés depuis des lustres...

La nécessaire mémoire du passé récent qui détermine notre présent ? Mais comment se souvenir et, surtout, comment s'émouvoir d'un drame qui a eu lieu avant même notre naissance ?

Lorsqu'on nous le jette à la figure.

Je suis redevable au Service historique de l'armée de terre et à sa monumentale base de données "Mémoire des hommes" de l'uppercut à l'estomac qui m'a fait prendre conscience, il y a peu d'années, de la tragédie inaugurale de mon existence : des aïeux morts pour la France, des aïeules veuves de guerre et des parents orphelins de guerre.

Mon patronyme est inscrit sur un monument aux morts (le vôtre aussi, d'ailleurs) et j'avais totalement occulté ce fait jusqu'à ce que, grinçant paradoxe, la fiche de décès de mon grand-père me fasse voir un être vivant, un homme à qui je devais un peu ressembler lorsque j'avais 27 ans, l'âge de sa mort.

Au début, c'est un jeu (Tiens, le grand-père est-ce qu'il y est ? C'était quoi, son prénom, déjà ?), vous pianotez, le sourire aux lèvres, poussés par la curiosité et... Bang ! Ça vous explose au nez comme un obus de shrapnel : Merde ! C'est lui !

Grâce à la morbide efficacité de la bureaucratie militaire, par la vertu d'une fiche pré-imprimée à des millions d'exemplaires, cet ectoplasme dont vous saviez, sans y accorder le moindre intérêt, qu'il avait disparu on ne savait où, est là.

Il est né, on vous dit où et quand, il a exercé un métier, il a été mobilisé et affecté à un régiment - le 22e régiment d'infanterie coloniale, celui des Provençaux -, et il a été tué, on vous dit où et quand. Tué à l'ennemi selon la formule consacrée, en français de caserne.

Un additif vous informe que, dans l'immédiat après guerre, un tribunal a légalisé son acte de décès, ce qui lui a conféré le titre de "mort pour la France" et à ses orphelins celui de pupilles de la nation, ce qui n'est pas inutile, surtout (c'est le cas de mon père) lorsqu'ils sont posthumes.

Et, là, vous imaginez la vieille dame que vous avez connue, veuve à 23 ans avec un enfant en bas âge et un autre à naître.

Les journaux de marche du 22e RIC sont sur Internet, je sais donc que du 29 janvier au 11 février 1916, ont eu lieu, sur le front de la Somme, les combats du marais de Frise. La plupart des soldats sont officiellement morts le 11 février puisque c'est le 12 que l'appel a été fait.

Je ne sais pas pourquoi - Je suis athée et peu adepte du culte des morts - je me suis renseigné sur l'existence éventuelle d'une tombe, une sorte de démarche expiatoire à la suite d'un long oubli. Il y a peu de tombes, après l'armistice les squelettes retrouvés ont été déposés dans des ossuaires dans une grande fraternité post guerrière, Français, Anglais, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, mais aussi Allemands, sans doute.

Et puis il y a tous ceux qui n'ont pas été retrouvés et qui sont restés là, dans la terre de ce lieu qui est devenu un parc naturel et une réserve ornithologique et je m'amuse à penser que les Amiénois, le dimanche, viennent pique-niquer sur l'herbe un mètre au-dessus d'eux.

Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.

Alfred de Musset

Un grand-oncle a également été tué, le 20 août 1914, d'entrée de jeu si on peut dire, à la bataille de Morhange en Lorraine, mais lui, si on veut, l'avait cherché puisqu'il sortait tout juste, fringant sous-lieutenant, de l'école militaire.

Il a chargé, en gants blancs, à la tête de ses hommes qui formaient une cible parfaite, avec leurs pantalons garance, pour les batteries allemandes installées sur une colline.

La guerre aurait pu se terminer là, par un monumental désastre militaire, si Joffre, qui était commandant en chef, n'avait ordonné la retraite.

Toute sa vie ma grand-mère maternelle a exposé dans son salon la photo du petit beau-frère, dans un cadre de cuir sur lequel elle avait religieusement accroché la Légion d'honneur qui fait partie du paquetage posthume de tout officier mort au combat.

jeudi 4 janvier 2007

Salut patronne


Marie-Madeleine est (plus ou moins) la patronne de Marseille depuis le beau jour de l'an 0042 de notre ère ou elle serait arrivée avec ses deux copines, Marie-Jacobé et Marie-Salomé (respectivement, mais dans le sens qu'on voudra, demi-sœur et cousine de la "Vierge Marie"), sur un esquif sans voile ni rames, aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Sur la coquille de noix il y avait également Lazare (le déterré), Marthe (sa sœur), Sidoine (l'aveugle), Maximin, Joseph d'Arimathée qui avait recueilli le sang du christ (la coupo santo des Provençaux) et Sarah (la servante), vierge noire des Gitans.

Tout ce beau monde serait allé évangéliser la Provence sauf Marie-Madeleine (dans cette occurrence, Marie de Béthanie, sœur de Lazare) qui se serait installée dans la sainte baume (une baume, c'est une grotte en provençal), au sommet de la... Sainte-Baume (prononcer baoûmeu) à 1 000 mètres d'altitude où elle aurait vécu en ermite, pendant trente ans, seulement vêtue de ses longs cheveux.

J'adore cette histoire. D'abord parce que le mécréant que je suis se régale de l'effarant carambolage de mythes qu'elle véhicule. Les évangélistes et leurs successeurs ont tellement touillé la marmite qu'on a du mal à savoir qui est qui. Le plus délectable étant l'extraordinaire salmis qui compose Sainte Marie-Madeleine, trinité mélangeant la pécheresse qui aurait lavé les pieds du Christ avec du parfum et ses cheveux, Marie de Magdala et Marie de Béthanie.

Tant qu'a faire avec du mythe, j'aime bien le côté charnel de Marie-Madeleine pécheresse. Ça fait une excellente patronne pour Marseille.

Plein d'artistes ont représenté Marie-Madeleine voilée de ses seuls cheveux en particulier Donatello et Titien, mais celle du peintre italien (inconnu de moi jusqu'ici et découvert sur Wikipédia) Francesco Hayez (1825) me laisse pantois par son parfum de stupre. Je me fais un plaisir de vous la présenter.

samedi 16 décembre 2006

Mais, M'dame, elle m'a jeté un caillou...


Photo DR Wikipedia

L'abbaye Saint-Victor à Marseille, revêche forteresse du Xe siècle, le plus ancien monastère français, fondé au IVe siècle, après (ou avant, je ne sais pas) le martyre de Saint Victor sous le règne de Dioclétien (qui, par ailleurs, fut un grand empereur), est à mes yeux très représentative de l'ambiguïté de Marseille, une ville qui semble joyeuse et fantasque mais qui, en fait, est austère.

Ma mère (qui, soit dit en passant, était agnostique) m'y a envoyé vers 8, 9 ans, suivre le catéchisme. Ça n'a pas pris.

mardi 12 décembre 2006

On n'est pas là pour rigoler

En attendant que ce blog en état de léthargie se réveille, meublons avec un plan de coupe en donnant un peu à méditer aux chrétiens (ça m'est d'autant plus facile que je suis, au minimum, agnostique).

Cette splendide mosaïque de Christ Pantocrator du XIe siècle orne la coupole de l'église de Daphni, près d'Athènes. Elle est bien représentative du christianisme byzantin. Pas question de compassion pour la pauvre humanité souffrante, il s'agit bien de comparaître devant le maître qui va trier parmi les gueux prosternés ceux qui pourront accéder au Paradis et l'immense cohorte des autres qui seront expédiés en enfer.

Lorsque d'en bas on voit ça, ça fout la trouille.

mardi 5 décembre 2006

Allez, tiens, on compense (voire)


Georges de La Tour - Madeleine à la veilleuse

Je voudrais aujourd'hui que l'herbe fût blanche pour fouler l'évidence de vous voir souffrir : je ne regarderais pas sous votre main si jeune la forme dure, sans crépi de la mort. Un jour discrétionnaire, d'autres pourtant moins avides que moi, retireront votre chemise de toile, occuperont vôtre alcôve. Mais ils oublieront en partant de noyer la veilleuse et un peu d'huile se répandra par le poignard de la flamme sur l'impossible solution.

René Char Madeleine à la veilleuse

Portrait de femme


Gustave Courbet - L'origine du monde

A force de montrer mes tableaux préférés, je devais bien en arriver là. Voilà donc un portrait de femme.

On a demandé à Courbet de magnifier la féminité et il l'a fait à sa façon, explicite, je vous l'accorde, mais superbe. Un vrai portrait de femme dont le modèle pouvait être fier, tout en hommage et en admiration.

Parce qu'après tout qu'est-ce que l'art sinon une façon de faire en sorte que "ça" nous touche ?

Lorsqu'il en était le propriétaire Lacan l'avait planqué derrière un autre tableau. Va donc savoir ? Il avait peut être raison, on a du mal à l'apprécier pleinement en public ce tableau là.

lundi 4 décembre 2006

La baronne

Elle portait le même nom que le village dont elle habitait le château et dont son fils était le maire... héréditaire pourrait-on dire.

Avec un enthousiasme de cheftaine scoute et cette sorte de familiarité, faite à la fois de rudesse et de bonhomie, qui caractérise la vieille aristocratie campagnarde, elle présidait tout ce qui était "présidable" dans la commune, hormis la fédération de chasse, apanage des mâles.

Elle ne détestait pas l'usage d'un langage de charretier, à condition, toutefois, qu'il fut parfaitement châtié du point de vue de la syntaxe.

Nous sommes très sociaux avec nos gens, disait-elle avec un grand sourire et une parfaite bonne conscience.

Pendant la guerre, contrairement à bien d'autres porteurs de particule, elle avait eu une attitude faisant honneur à sa noble lignée. Dans un réseau bon genre, il va sans dire.

Par la suite elle avait été marraine de guerre de soldats d'Indochine.

À 80 ans passés elle avait toujours son port altier, sa fierté et ses certitudes.

Si vous repassez, venez donc prendre un whisky au château, me dit-elle lorsque je la quittais.

vendredi 1 décembre 2006

À quoi penses-tu ?


El Greco - Le chevalier à la main sur la poitrine

Certains ont pensé que ce noble Espagnol du temps de Philippe II, qui semble prêter serment, était Cervantès. En fait on n'en sait strictement rien.
On a écrit des kilomètres de trucs bien savants sur le Greco; sa formation de peintre d'icônes; son passage dans l'atelier du Titien; son admiration pour le Tintoret; son maniérisme; son mysticisme.
Moi ce qui me frappe c'est le côté insondable de ce personnage et ce qui me fascine c'est ce mélange d'austérité et de splendeur du tableau.
J'en ai accroché une reproduction dans mon bureau.

dimanche 26 novembre 2006

Terrain de jeu


Photo DR - POLP

Nous nous donnions rendez-vous devant la préfecture, au départ du bus 32 (je crois) en direction de Mazargue. Dans le sac tyrolien nous avions mis deux gourdes d'eau (nous étions sages à l'époque), de quoi manger pendant deux jours et un sac de couchage en duvet qui en avait vu d'autres. Mes copains qui avaient du talent emportaient aussi un harmonica, voire une guitare.

Après Mazargue, terminus du bus, qui avait encore à l'époque son aspect de village (Marseille, dit-on est composée de 111 villages qui sont devenus autant de quartiers) il fallait marcher un ou deux kilomètres pour atteindre une guinguette dont j'ai oublié le nom, en passant devant la prison des Baumettes. Ensuite, c'était le tas de cailloux du massif des calanques, et le sentier, balisé par le Club alpin. Une bonne heure de marche dans la rocaille. Chaussures de montagne obligatoires.

On descendait sur la calanque de Morgiou, on contournait le cap, à sa gauche, et on arrivait à Sugiton et à l'anse des Pierres-tombées où se baignaient les naturistes marseillais après une marche méritoire (sauf ceux qui étaient arrivés en bateau... feignants !). Celle-là, on a mis des années à s'en approcher, mètre par mètre, matage après matage,... avant de tomber le maillot comme les autres.

Musique de pitons enfoncés dans les fissures. Les calanques sont la grande école de la varappe.

La mer ? Pas chaude, pas chaude ! Les oursins ? Piquants, piquants ! Les filles ? Belles, toutes, sans exception (un copain y a rencontré sa femme).

La nuit, on dormait à la belle étoile sur un matelas de calcaire jurassique d'un confort tout relatif. Au petit matin, après avoir été gelés par l'humidité conjuguée de la mer et de la rosée, nous étions attaqués en piqué par les moustiques.

La vie était belle, nous n'avions pas vingt ans.

vendredi 24 novembre 2006

Blog en panne


Caravage Judith et Holopherne

En attendant un très éventuel retour à la normale, un peu de classique, comme lors des grèves à Radio-France.

lundi 20 novembre 2006

Histoires de famille - II

Si l'histoire de ma petite trisaïeule paternelle était désespérante, celle de ma petite bisaïeule maternelle n'est pas bien gaie.

Bon, ça se passe quand cette affaire ? Je ne sais pas, peut-être sous Napoléon III, mais plutôt au début de la IIIe République ; toujours est-il que la France, en pleine conquête coloniale, est en train de s'emparer de l'Indochine (Cochinchine, Tonkin, Annam), le Vietnam n'existe pas à l'époque, et que la canonnière, le cas échéant, permet aux récalcitrants de changer d'avis.

Mon arrière-grand-père est alors géographe des armées. Lorsque la "pacification" est terminée, il fait un relevé des courbes de niveau et dresse les cartes d'état-major (j'imagine, parce que là non plus je ne sais rien).

Une vingtaine d'années passent, le jeune fonctionnaire sans le sou est devenu un vieux cadre de l'administration coloniale, bénéficiant d'une relative opulence : une belle maison noyée dans la végétation luxuriante, des domestiques dévoués payés avec un bol de riz par jour, quelques gentilles congaïes parce qu'il faut bien que le corps exulte, peut-être même des enfants aux yeux bridés, non reconnus ou carrément pas connus...

La cinquantaine passée, un homme doit songer à fonder une famille, ne serait-ce que pour transmettre son patrimoine. Imaginons mon AGP, le soir, au Cercle colonial, tranquillement en train de prendre l'apéro tout en fumant son cigare au milieu de ses copains, capitaines de la coloniale, sous-directeurs de la poste ou de l'administration fiscale, vice-consuls de Belgique, de Suisse ou du Portugal...

- Mes amis, j'ai décidé de me marier.

- Ah ! Oui, bravo, tu as raison, nous t'approuvons tous... et qui est l'élue de ton cœur, si ce n'est pas indiscret ?

- Et bien, justement, ici les honnêtes femmes sont toutes prises, il faut que je trouve une femme en France, mais comment ?

Et là, le directeur du télégraphe, à moins que ce soit celui du bagne de Poulo-Condore, lui répond :

- Mais ça tombe bien ! Ma nièce est en âge de se marier, tient, je peux même te montrer son portrait.

- Sapristi, jolie fille ! Arrange-moi ça avec ton frère (ou ta sœur)...

C'est ainsi qu'une jeune Toulonnaise de 18 ans, à peine sortie du pensionnat religieux où elle avait appris l'essentiel : la cuisine, la couture et la crainte de Dieu, a été installée sur un bateau avec une grosse malle (je l'ai encore) et expédiée vers Saïgon où l'attendaient un vieux bonhomme, un officier d'état civil et un curé pour formaliser un accord dont elle n'était pas partie prenante.

Elle eut deux garçons, fut veuve jeune, revint à Toulon juste à temps pour que la guerre de 14/18 lui inflige de nouveaux deuils.

Women's lib


Edward Hopper - Summertime - 1943

Une jeune femme qui ressemble à Kim Basinger attend son boy friend à la porte d'un immeuble massif et cossu de l'Amérique sûre d'elle et conquérante de la fin des années trente. Elle se sait belle et provocante. Sous l'apparence de fragilité il y a une volonté de fer, elle a envie de bouffer le monde.

Sa fille, à la génération suivante, lira Betty Friedan et finira par brûler son soutien-gorge.

Une reproduction de ce tableau est accrochée dans ma salle de bain.

samedi 18 novembre 2006

Histoires de famille - I

La généalogie, c'est un grand jeu français, peu ou prou nous sommes tous tentés, un jour ou l'autre, d'aller titiller nos ancêtres et de découvrir les fameux "secrets de famille". J'y ai joué, moi aussi, mais seulement un peu, la fainéantise aggravée par le peu d'intérêt pour le travail de recherche dans les archives ont rapidement calmé mes ardeurs. D'autant que ce léger brouillard d'incertitude, tout compte fait, me convient parfaitement.

Donc, chez moi (comme chez vous, hypocrites !) on cherchait l'ancêtre aristocratique masqué par l'adversité qui aurait fait de notre noble lignage la malheureuse victime des méandres de l'Histoire.

Bien entendu, on l'a trouvé. Et, comme il n'y a aucune raison de se moucher avec le coude, nous l'avons choisi royal. Ce serait donc Victor-Emmanuel I d'Italie, roi de Savoie et réunificateur de la péninsule, qui aurait déposé sa prestigieuse semence dans l'utérus de notre petite ancêtre, au moment du repos du guerrier, après une partie de chasse sur le coté italien du col de l'Arche.

Au crédit de cette jolie fable : la présence effective dans les environs, à l'Argentera peut-être, d'un pavillon de chasse où sa majesté pouvait aller reposer ses royaux arpions après avoir flingué le chamois; l'existence à Bersezio, un village de l'autre coté de la frontière, d'une famille dont le patronyme, aux sonorités italiennes près, ressemble au nôtre; une fugace, voire fantasmatique, ressemblance entre les portraits de l'illustre VE 1 et nos prolétariennes binettes.

Reste à raconter la désolante histoire (totalement inventée mais fortement probable) de ma pauvre petite trisaïeule.

Ça se passe au milieu du XIXe siècle dans le hameau de Fours, un coin alors perdu de la vallée de l'Ubaye, au-dessus de Barcelonnette, qui est aujourd'hui devenue la station de sports d'hiver Pra-Loup. Une jeune femme meurt en mettant au monde un bébé (mon arrière-grand-père) de père inconnu.

Lorsque ça commençait comme ça, à l'époque, la fin de la trajectoire était tracée d'avance, de l'orphelinat au bagne en passant par les cases misère et délinquance. Or, cette fois-ci, l'histoire finit bien; le bébé se retrouve doté d'une rente émanant d'un mystérieux bienfaiteur, ce qui lui permet d'avoir, d'abord une nounou, ensuite un précepteur et de faire d'honorables études.

Passons avec le sourire sur l'hypothèse d'un royal viol de soubrette dans un chalet de montagne et attachons-nous plutôt à un grand classique du XIXe siècle, les amours ancillaires et quelque peu contraintes de la petite bonne (italienne, pourquoi pas ?) et de son patron, bourgeois de sous-préfecture, au fin fond de l'office, sur un tas de linge sale.

Je le vois bien comme ça. La petite fille n'aurait rien dit, coincée entre l'esprit de soumission et la peur de l'Église. La population de Barcelonnette non plus (tout le monde était évidemment au courant) puisque, jusque-là, il n'y avait rien à redire, les apparences étaient respectées. Il suffisait d'envoyer la petite accoucher dans un trou perdu puis de la fourrer, avec son bébé et un petit pécule, dans la première diligence vers Marseille où elle referait sa vie (qui a dit : au bordel ?)

Patatras, la fille meurt en couche et, du coup, la pression sociale et le qu'en dira-t-on se mettent en branle. L'enfant du péché (de sa mère, il va sans dire) ne peut être laissé à l'abandon. Le géniteur se voit contraint d'aller chez un notaire et d'assurer à minima (il ferait beau voir qu'il spolie sa famille légitime !) l'avenir de l'enfant.

L'enfant n'a pas mal réussi. Fort d'une formation de géomètre il a créé sa petite entreprise de travaux publics et, après avoir jeté quelques ponts au-dessus de torrents de montagne, a choisi, illumination, de se spécialiser dans les voies de chemins de fer.

Bingo, c'était la start-up !

jeudi 16 novembre 2006

Ma contribution à l'histoire (fantasmatique) de Marseille

Il y a environ deux mille six cents ans (allez, à dix ans près), les dirigeants politiques de la cité lydienne de Phocée, un peu serrés aux entournures par des conditions économiques peu favorables et, peut-être, un peu "razziés" par les barbares de l'est, jugèrent opportun d'aller consulter Artémis.

La déesse, bonne fille, considérant que les offrandes atteignaient ou même dépassaient le minimum syndical, rendit les oracles attendus : le deuxième fils (en âge d'être hoplite) de chaque famille citoyenne devait s'embarquer et aller fonder une colonie et, surtout, ne pas revenir avant trois ans sous peine d'être zigouillé séance tenante.

Par un bel été (en hiver, on ne naviguait pas au long cours, les vents étaient contraires) et sous l'autorité de quelques vieux matafs, les jeunes gens (quelques dizaines ? Une centaine ? Plus ?) grimpèrent à bord des esquifs, parfaitement conscients que le risque de se faire bouffer la grappe par Poséidon était de 1/3.

Après quelques millions de coups de rame et un nombre raisonnable de tempêtes, d'échouages, d'attaques de pirates, de mutineries réprimées dans le sang, d'épidémies diverses bien que toutes létales, les deux tiers de survivants arrivèrent devant une barrière rocheuse absolument superbe et inhospitalière : la côte marseillaise et ses calanques (celui qui a dit "de Cassis" me copiera cent fois qu'elles sont de Marseille, sauf deux).

Affamés, déguenillés, désespérés, ils longèrent le tas de cailloux, puis une lagune inapprochable, puis à nouveau un tas de cailloux, avant de s'engager dans une passe improbable, en sifflet, et de découvrir ("MIRACLE !!!") le plus beau port naturel en eau profonde du monde, voire de l'univers, en tout cas de la galaxie : le Lacydon (mais oui, c'est le Vieux port, incultes !).

La légende raconte que les marins hagards furent accueillis par de gracieuses jeunes filles qui les accompagnèrent jusqu'au banquet présidé par Nann, le roi des Ségobriges, la tribu ligure qui occupait les lieux, et qu'ils y furent aimablement invités.

Le roi mariait sa fille, la belle Gyptis qui, à 15 ans aux pommes, était arrivée en âge de convoler. Dans ce monde merveilleux, la ravissante fillette devait choisir son époux parmi les prétendants en lui offrant une coupe de vin (certains disent d'eau, mais c'est encore moins crédible).

Et que croyez-vous que fit Gyptis ? Mais oui, elle offrit la coupe à Protis, le commandant de la flotte grecque et, sur le champ, ils eurent de nombreux et beaux enfants greco-ligures, voire même un peu celtes sur les bords.

Là, j'ai au moins trois bonnes raisons de dire que c'est du pipeau :
- d'abord, le premier mec qui en parle c'est Justin, un foutu Romain, huit siècles plus tard. Eh, oh !
- secundo, les libations, c'était un truc grec. Les Celtes eux, se torchonnaient à la cervoise.
- tertio, débarque chez moi sans crier gare, tu verras l'accueil...

La vérité, c'est que nos éphèbes crasseux et morts de faim se sont immédiatement pris sur la gueule : des flèches, des sagaies, des pierres, des crachats... Mais c'était sans compter sur la science militaire incomparable des Grecs, ni sur la chance.

Bon, je la fais courte : les Ligures se sont pris la pâtée; Protis, le pied sur la tronche de Nann lui a donné le choix entre une paix honteuse et l'étripage; pour sceller le traité la petite Gyptis a été jetée entre les pattes de ce vieux bouc de Protis...

Mais la fin, elle, est juste, ils eurent une nombreuse descendance.

mardi 14 novembre 2006

J'ai le droit d'aimer les pin-up, non ?

Ce tableau de Titien (La Vénus d'Urbino), qui se trouve à la Galerie des Offices à Florence, est l'un de ceux qui m'ont le plus "frappé" (quasiment au sens propre) lorsque je l'ai vu. Sans doute parce qu'il est terriblement érotique (ce n'est pas un hasard si Manet l'a repris à son compte pour Olympia).

Daniel Arasse dit, dans un chapitre superbe de On n'y voit rien (Folio-essais) que c'est une pin-up... mais il donne, par ailleurs une explication si (perspicace, minutieuse, haletante, véridique...) je ne sais pas dire, de ce tableau, que je ne saurais faire autre chose que d'en conseiller (vivement) la lecture.

Et, dans la foulée Histoire de peintures chez le même éditeur.

Enfin un historien d'art qui ne se croit pas obligé de faire chier (pardon).

Malheureusement, Daniel Arasse est mort.

dimanche 12 novembre 2006

Clientèle

Ayant hérité un pavillon quelque peu délabré dans cette ville méditerranéenne, un ami de la famille, marchand de biens de son état, avait proposé de l'acheter "pour nous rendre service" une bouchée de pain.

Nous lui avions rendu visite et il nous avait invités dans sa "cantine" sur les hauteurs de la vieille ville. Dans une ruelle, un alignement de voitures de grosse cylindrée signalait le rassemblement de personnalités de premier plan.

Une matrone nous avait accueillis, sans aménité excessive, sur le seuil d'une maison vétuste, sans la moindre enseigne, et nous avait installés, dans une salle sombre, à une table de récupération entourée de fauteuils en plastique.

Autour d'une longue table recouverte de papier blanc, comme pour une noce de village, une quinzaine de personnages grasseyait à voix haute. Notre hôte, avec la naïve gourmandise des seconds couteaux invités au banquet des notables, nous décrivait le spectacle en citant le nom de chaque acteur.

Il y avait là un député, un promoteur en vogue, le procureur de la République, le premier adjoint au maire, le directeur de la police urbaine, le secrétaire général du journal local, divers comparses de rang inférieur et des femmes trop fardées qui riaient trop fort.

On ne pouvait s'empêcher de humer comme un fumé de prévarication, pour ne pas dire de gangstérisme pur et simple.

Audience correctionnelle


Honoré Daumier.

À la sortie de la "souricière", le prévenu qui comparait pour la première fois craint de se retrouver subitement devant l'œil flamboyant de la Justice. En fait, c'est la routine judiciaire qui l'accueille et va bientôt le digérer. Elle est faite d'indifférence et d'ennui.

L'escorte policière lui a fait monter quelques marches et lui a ôté les menottes. Le voilà assis sur un banc de bois. Juste devant lui sur un autre banc, rembourré celui-là, quelques avocats manifestent ostensiblement le sentiment qu'ils ont de perdre leur temps, deux d'entre eux échangent des propos désabusés, un autre feuillette le catalogue du Club Med, seul le débutant préposé aux commissions d'office feint d'étudier le dossier de "flagrant délit" qu'on lui a confié cinq minutes auparavant et qu'il fera semblant de plaider dans un quart d'heure.

En face le localier du quotidien régional gribouille la photocopie du rôle de l'audience correctionnelle où il a souligné les affaires pouvant (peut-être) présenter un intérêt. Il s'est installé sur le banc du jury d'assises près de la porte de manière à pouvoir aller fumer, ou même partir, lorsqu'il en aura vraiment marre.

Assis au milieu de la salle les témoins et victimes sont les seuls à observer la brochette des prévenus d'un regard réprobateur. Au fond, debout derrière la barrière, les mères et sœurs font parfois un signe subreptice à leur fils ou frère détenu qui répond tout aussi discrètement.

Au milieu de l'estrade, arborant, selon son âge, l'insigne de la Légion d'honneur ou celui de l'ordre du Mérite, le président a fait le tri entre les dossiers verts et roses signifiant qu'il s'agit soit d'une citation directe soit d'une procédure ayant nécessité une information par un juge d'instruction. À sa droite et à sa gauche, désabusés, deux vieux magistrats aux ambitions périmées somnolent. Ils seront parfois, pour la forme, consultés à voix basse sur une décision peut-être déjà rédigée.

À droite (lorsqu'on regarde depuis la salle d'audience) la greffière s'applique à prendre des notes dans le droit fil de la procédure.

À gauche le substitut en charge du ministère public prend son mal en patience. Il prononcera une vingtaine de fois ''Application de la loi'' (les dossiers verts) et ne se lèvera, cinq ou six fois, que pour requérir, sans excessive conviction, quelques peines de prison ferme (les dossiers roses).

Devant, assis à une petite table, un clerc d'huissier, tout imbu de sa charge, appelle théâtralement les prévenus. Le spectacle peut commencer.

Le Tribunal, levez-vous.

(C'était il y a un quart de siècle. La procédure a pu changer et aussi les mœurs).

Le bar des "bourges"

Les villes de province ont toutes ce genre d'établissement où, par tradition, les notables retrouvent leurs anciens copains de lycée ou de fac. Les propriétaires se succèdent, quelques "améliorations" cosmétiques changent le décors, mais la clientèle reste la même : médecins, avocats, élus de droite et de gauche, patrons de PME... Les nouvelles générations y refont le monde, les anciennes discutent affaires, élections et médisances.

Celui dont je parle, pas moins feutré que les autres, témoin muet d'un nombre incalculable de calomnies, bref, normalement sans histoire, a connu toutefois - ce devait être au début du septennat de Giscard - sa période d'illégalité. En toute impunité, évidemment.

Un vieux flic politique, matois et narquois, attendait sa promotion au rang d'Inspecteur général de la Police Nationale pour services rendus (non précisés) en occupant le poste de commissaire central. Cet homme adorait humer les remugles de l'affairisme local, il en faisait son miel et provoquait les confidences. Le bar de la bourgeoisie était son fief.

Chaque soir, accompagné du directeur de cabinet du préfet, jeune énarque cynique à souhait, il s'accrochait au comptoir et tissait sa toile. Comme tous deux tenaient très, très bien le whisky, ça durait très, très longtemps.

Vers 3 heures du matin, le café pouvait enfin fermer et les deux hauts fonctionnaires, en état éthylique avancé, étaient raccompagnés à leurs domiciles respectifs dans une berline officielle conduite par un chauffeur en uniforme de gardien de la paix.

Bateaux

La première fois que je suis allé en Grèce - il y a longtemps, Paul I régnait encore - c'était par la voie maritime, en classe pont.

Le Lydia, un cargo mixte, ni plus ni moins rouillé qu'un autre, assurait chaque semaine la ligne Marseille-Gènes-Le Pirée et retour. Voyage d'un ennui profond et d'un inconfort pire (nous dormions dans la cale, directement couchés sur le prélart) seulement égayé par le spectacle nocturne du Stromboli.

La traversée Le Pirée-Héraklion avait une autre saveur. En dépit de son contrat avec la Lloyd, l'armateur devait estimer que le ferry-boat ne pouvait appareiller qu'en état de saturation. C'était un amoncellement effarant de cageots de légumes, de valises ficelées, de paysans crétois forts en gueule, de soldats rentrant de permission, de quelques touristes désargentés et même d'un certain nombre d'animaux de basse-cour.

Tout le monde était assis par terre, mangeant des pastèques et fumant des cigarettes plates. Dans un coin, un matelot intemporel faisait, à la main, des épissures sur de vieux bouts.

Mais le plus beau - superbe, même - était le bateau. L'Anghelika, déjà à l'époque, aurait dû être la pièce maîtresse d'un musée maritime. Il était propulsé par des roues à aubes et, chauffant vraisemblablement au charbon, rotait des exhalaisons de fumée noire parsemées d'escarbilles. À chaque tour de bielle, les arbres cognaient dangereusement et le frémissement de la structure se communiquait aux passagers.

Cette glorieuse incongruité a été fixée sur la pellicule par Cacoyannis, dans son film "Zorba le Grec".

L'Anghelika a pris feu, un jour, et a coulé dans la mer Egée.

Le Lydia, lui, est toujours là. Échoué dans le sable, près de Port-Leucate, il est devenu un casino.

Là, je plante le décor


À quoi penses-tu ? disait-il,
- Je pense au golfe de Marseille, -
Une angoisse qui se réveille,
Un morceau de cœur plein d’exil

Bascule dans un trou de larmes.
Les panneaux se sont refermés.
- Si tu veux, je t’écouterai,
La tristesse n’est pas sans charmes.

Je n’ose pas me rappeler.
Pourquoi ce couchant sans histoire
S’arrête-t-il dans ma mémoire
Comme une tartane échouée ?

Le soir du jour où les Caraques
Font leur fête au bord de la mer,
Le train bondé de rires clairs
Tourna un peu avant l’Estaque,

Et Marseille était dans le fond.
Sur la côte crépusculaire,
On voyait saigner les lumières
Des villas assises en rond.

Une vapeur de nuit marine,
Vers l’Afrique, via Gibraltar,
Traîna dans les filets du soir
La mer, les caps et les collines.

Louis Brauquier - Le Bar de L’Escale

samedi 11 novembre 2006

Comment je suis devenu feignant (l'une des raisons)

J'ai appris à lire et à écrire très jeune (3 ans, m'a-t-on dit), non que je sois particulièrement doué, la suite l'a prouvé, mais parce que ma mère pensait qu'il fallait que les parents donnent à leurs enfants tous les acquis de la culture (et elle avait raison) le plus tôt possible (et je pense qu'elle avait tort; enfin, pour moi, c'est sûr, elle avait tort).

Bref je suis arrivé un jour de rentrée (à quel âge ?) dans une classe de l'école communale marseillaise ou officiais Mlle Casile (je me souviens encore de son nom), ce devait être une classe de CP, et j'ai été testé - sans le savoir, d'autant que le mot n'existait peut-être même pas - sur mes capacités à lire et à écrire.

Mlle Casile nous avait distribué un livre (pour deux) et il s'agissait d'écrire la première phrase sur un cahier. Mais, sans doute avais-je mal compris (ça m'est souvent arrivé par la suite), et je m'escrimais à reproduire tout le paragraphe, sans réussir à arriver à la fin (et je pleurais, je pleurais...) lorsque la maîtresse m'a enlevé le cahier des mains...

Traumatisme ? Ben oui, je pense que ce fut un traumatisme.

Le lendemain, j'étais dans la classe de M. Doleau (lui aussi je me souviens de son nom), une classe de CE 1 sans doute, et... je n'ai plus jamais foutu quoi que ce soit.

Mademoiselle Casile, pourquoi m'avez-vous laissé tomber ? Snif...