
Je suis né en plein milieu de la Deuxième Guerre Mondiale et, bien entendu, je n'en ai aucun souvenir. Dans mon enfance ces histoires de guerre (dont, d'ailleurs, personne ne parlait) me semblaient appartenir à un lointain passé. Pourtant toutes sortes d'indices témoignaient d'événements récents : des vitres teintes au bleu de la défense passive, des inscriptions "abri" peintes au pochoir sur le porche des immeubles en pierres de taille...
Que dire, alors, de la Grande Guerre ? Un morceau d'Histoire de France estampillé "autrefois" qui n'avait impliqué que de vagues ancêtres, tous morts et enterrés depuis des lustres...
La nécessaire mémoire du passé récent qui détermine notre présent ? Mais comment se souvenir et, surtout, comment s'émouvoir d'un drame qui a eu lieu avant même notre naissance ?
Lorsqu'on nous le jette à la figure.
Je suis redevable au Service historique de l'armée de terre et à sa monumentale base de données "Mémoire des hommes" de l'uppercut à l'estomac qui m'a fait prendre conscience, il y a peu d'années, de la tragédie inaugurale de mon existence : des aïeux morts pour la France, des aïeules veuves de guerre et des parents orphelins de guerre.
Mon patronyme est inscrit sur un monument aux morts (le vôtre aussi, d'ailleurs) et j'avais totalement occulté ce fait jusqu'à ce que, grinçant paradoxe, la fiche de décès de mon grand-père me fasse voir un être vivant, un homme à qui je devais un peu ressembler lorsque j'avais 27 ans, l'âge de sa mort.
Au début, c'est un jeu (Tiens, le grand-père est-ce qu'il y est ? C'était quoi, son prénom, déjà ?), vous pianotez, le sourire aux lèvres, poussés par la curiosité et... Bang ! Ça vous explose au nez comme un obus de shrapnel : Merde ! C'est lui !
Grâce à la morbide efficacité de la bureaucratie militaire, par la vertu d'une fiche pré-imprimée à des millions d'exemplaires, cet ectoplasme dont vous saviez, sans y accorder le moindre intérêt, qu'il avait disparu on ne savait où, est là.
Il est né, on vous dit où et quand, il a exercé un métier, il a été mobilisé et affecté à un régiment - le 22e régiment d'infanterie coloniale, celui des Provençaux -, et il a été tué, on vous dit où et quand. Tué à l'ennemi selon la formule consacrée, en français de caserne.
Un additif vous informe que, dans l'immédiat après guerre, un tribunal a légalisé son acte de décès, ce qui lui a conféré le titre de "mort pour la France" et à ses orphelins celui de pupilles de la nation, ce qui n'est pas inutile, surtout (c'est le cas de mon père) lorsqu'ils sont posthumes.
Et, là, vous imaginez la vieille dame que vous avez connue, veuve à 23 ans avec un enfant en bas âge et un autre à naître.
Les journaux de marche du 22e RIC sont sur Internet, je sais donc que du 29 janvier au 11 février 1916, ont eu lieu, sur le front de la Somme, les combats du marais de Frise. La plupart des soldats sont officiellement morts le 11 février puisque c'est le 12 que l'appel a été fait.
Je ne sais pas pourquoi - Je suis athée et peu adepte du culte des morts - je me suis renseigné sur l'existence éventuelle d'une tombe, une sorte de démarche expiatoire à la suite d'un long oubli. Il y a peu de tombes, après l'armistice les squelettes retrouvés ont été déposés dans des ossuaires dans une grande fraternité post guerrière, Français, Anglais, Canadiens, Australiens, Néo-Zélandais, mais aussi Allemands, sans doute.
Et puis il y a tous ceux qui n'ont pas été retrouvés et qui sont restés là, dans la terre de ce lieu qui est devenu un parc naturel et une réserve ornithologique et je m'amuse à penser que les Amiénois, le dimanche, viennent pique-niquer sur l'herbe un mètre au-dessus d'eux.
Mes chers amis, quand je mourrai,
Plantez un saule au cimetière.
J'aime son feuillage éploré ;
La pâleur m'en est douce et chère,
Et son ombre sera légère
À la terre où je dormirai.
Alfred de Musset
Un grand-oncle a également été tué, le 20 août 1914, d'entrée de jeu si on peut dire, à la bataille de Morhange en Lorraine, mais lui, si on veut, l'avait cherché puisqu'il sortait tout juste, fringant sous-lieutenant, de l'école militaire.
Il a chargé, en gants blancs, à la tête de ses hommes qui formaient une cible parfaite, avec leurs pantalons garance, pour les batteries allemandes installées sur une colline.
La guerre aurait pu se terminer là, par un monumental désastre militaire, si Joffre, qui était commandant en chef, n'avait ordonné la retraite.
Toute sa vie ma grand-mère maternelle a exposé dans son salon la photo du petit beau-frère, dans un cadre de cuir sur lequel elle avait religieusement accroché la Légion d'honneur qui fait partie du paquetage posthume de tout officier mort au combat.